L'importance toute relative de l'espagnol dans le dialecte bruxellois

Une question souvent débattue est celle de la source espagnole de nos dialectes bruxellois. On peut citer, par exemple, (bv.) ploêt emme: avoir de l'argent, qui vient de (es.) plata: argent. Le célèbre hôtel bruxellois l'Amigo, autrefois une prison et un refuge hivernal pour les pauvres, résulte de l'interprétation erronée, à l'époque espagnole, du nom de la prison d'origine (mnl.) vrunt, qu'ils entendirent comme (nl.) vriend: ami !

Louis Quiévreux (1) est, avec son "Dictionnaire du dialecte bruxellois", l'auteur le plus célèbre dans ce domaine. L'ouvrage a connu de multiples rééditions. S'il garde toute sa valeur, on peut cependant regretter sa propension à multiplier les origines espagnoles pour notre idiome local, comme pour le célèbre (bv.) mokke: fille, petite-copine ; (fig.) poulette, fille facile. Quiévreux en recherche l’origine dans (es.) mujer: fille ou (es.) moza: jeune fille. C'est cependant faire fi de l'étymologie de ce mot typiquement … germanique !
Au départ, le mot (mhd.) mocke désigne une truie (1599) – actuellement (nl.) zeug. Il évolue ensuite vers une définition plus neutre (nl.) dik kind: gros enfant ou encore (nl.) mollige vrouw: femme dodue. Il se présente parfois sous la forme moggel (2), aux 17e et 18e siècles: "zy is eene dikke vette moggel, een moggel van een kind" (1759). C'est au 19e siècle que le sens devient plus léger (si j'ose écrire): l'orthographe se transforme en mokkel, pour signifier (nl.) aantrekkelijke vrouw: femme attirante (1903). Le sens actuel, sympathique si mignon dans sa forme bilingue, tel que dans (bl.) je t'ai vu hier avec ta mokske, est typiquemement bruxellois.
Prétendre que les racines espagnoles de notre idiome bruxellois sont légions équivaudrait à affirmer que la langue de l'envahisseur nous a influencé durablement; si cela était, le brusseleir aurait dû s'enrichir d'allemand au cours du 20e siècle. Le lecteur attentif objectera "Les Espagnols ne nous ont pas envahis ; nos provinces sont passées sous la couronne habsbourgeoise par héritage !". Il est vrai, mais les exactions de la soldatesque hispanique – et de l'Inquisition – n'ont rien à envier aux Hulans de 14-18 !
Je formulerais plutôt l'hypothèse suivante: si (es.) Amigo a été conservé, tout comme (de.) Ersatz: produit de remplacement (souvent de mauvaise qualité), cela est dû à l'esprit de zwanze bruxellois. On conserve ainsi le souvenir du ridicule de l'ennemi abhorré … en sorte de résilience.
C'est ainsi qu'un (es.) hablador: bavard, "se targue de différents mérites personnels imaginaires: chasseur émérite, trousseur de cotillons, imbattable au piquet, gai dans le lit, il vous affirme toujours être le généreux anonyme dont la mention se rencontre dans les listes de souscriptions charitables publiées par la presse" (3). La gouaille bruxelloise ne pouvait que s'enrichir d'un tel stoeffer !

Lexique
(bl.) beulemans ou bruxellois français;
(de.) allemand;
(es.) espagnol;
(mhd.) moyen haut-allemand;
(mnl.) moyen néerlandais;
(nl.) néerlandais.

Références
1. Louis QUIEVREUX, Dictionnaire de dialecte bruxellois, Bruxelles, Ed. de l'arbre, 2005, p. 90.
2. M. Philippa e.a., Etymologisch Woordenboek van het Nederlands, Amsterdam University Press, 2003-2009.
3. http://www.humoeurs-bruxelloises-brussels-zwanze.com/dialecte-bruxellois/category/hablador.

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