La presse du "moindre mal" : "1914 Illustré"par † Jean d’Osta

L’ouvrage « Millénaire de Bruxelles 979-1979 » édité par la Renaissance du Livre en 1979 consacre un chapitre écrit par Jean d’Osta et intitulé « Vie quotidienne dans Bruxelles occupée » à la période 1914-1918. Grâce à l’amabilité de l’éditeur qui nous a donné son autorisation pour reproduire ce texte, nous vous livrons ici un premier extrait consacré à la presse.

« Si l'on veut se faire une idée de la manière dont se déroulait la vie quotidienne des Bruxellois durant cette longue guerre de position, on peut se tourner vers la presse qui a paru dans notre capitale sous l'occupation, presse dite du "moindre mal" (on pourrait la qualifier rétrospectivement de "pétainiste", mais l'adjectif "embochée" qu'on lui donna plus tard est peut-être excessif, car cette presse n'a pas chanté la louange des Allemands, comme le firent en 1940-44 le Pays Réel, le Nouveau Journal et le Soir volé ; la censure militaire leur interdisait uniquement d'imprimer des nouvelles contraires aux intérêts de l'Allemagne et de ses armées. Rappelons que les journaux bruxellois d'avant-guerre ont spontanément cessé de paraître dès l'arrivée des Allemands à Bruxelles.

L'Indépendance reparut à Gand, puis à Ostende, puis à Londres.. Le XXme Siècle et le Moniteur émigrèrent au Havre, tandis qu'à Paris des journalistes exilés fondèrent La Nation belge. On ne possède donc aucune relation ni aucun commentaire, écrits sur le vif, des débuts de l'occupation allemande à Bruxelles. Mais on possède cependant beaucoup de photographes, grâce à un curieux hebdomadaire illustré qui, lui, a continué à paraître sans interruption, imperturbablement, comme si de rien n'était, jusqu'en 1918. Cet hebdomadaire, intitulé "1914 illustré", avait été lancé à la veille du 4 août, alors que la Belgique espérait fermement échapper à la guerre et en tout cas à l'invasion de la capitale. Il était la première publication belge imprimée d'après le nouveau procédé en taille douce (héliogravure en brun, sans trame visible). Ses trois premiers numéros sont empreints d'un patriotisme fervent : le n° 1 donne en première page les portraits martiaux des chefs d'état alliés : Albert Ier, Georges V, Poincaré et le tsar Nicolas ; le n° 2 rend hommage au général Leman, héroïque défenseur des forts de Liège "contre les grosses masses allemandes" et il est plein de photos glorifiant les soldats belges et alliés. Le n° 3 du 23 août montre en première page les princes Léopold et Charles, tandis que les pages intérieures donnent de nombreuses photos, d'ailleurs excellentes, de l'arrivée des troupes allemandes dans la capitale, sous le titre général "Jours de deuil et d'épreuve - L'occupation allemande". Les légendes sont toutes extrêmement courtes et neutres, telles que : "Une halte chaussée de Louvain" ou "Soldats allemands devant la gare du Nord". Les numéros 4 et 5, dédiés respectivement aux ambassadeurs Brand Whitlock et de Villalobar et magnifiant leur action humanitaire, contiennent encore de nombreuses photos de l'occupation de Bruxelles, ainsi que quelques vues de villes provinciales bombardées, - toujours avec des légendes brèves et neutres. Les numéros [6, 7, 8] suivants donnent des photos tragiques de Dinant, Namur et Louvain [mais sans aucune référence aux exactions de l’armée allemande.]

L'année suivante, cet illustré a pris le titre de "1914-1915" Plus tard il s'est appelé "1914-1916", puis "1914-1917", etc. et ainsi, pour 20 centimes par semaine, les Bruxellois ont eu droit à des photographies qui leur montraient toutes les horreurs et curiosités de la guerre mondiale, dans tous les pays où elle sévissait, mais aussi à des reportages au Japon, en Inde, en Amérique, en Afrique, à des articles illustrés sur les progrès de l'aviation, de la radiotéléphonie, de la navigation sous-marine, de l'automobile, etc , ainsi qu'à de nombreuses photos sur la vie quotidienne à Bruxelles, et tout cela sans appréciation, sans jamais une marque de louange ni de réprobation pour l'un ou l'autre camp. Cette revue si curieusement neutre et objective, dans laquelle la censure ne trouvait rien d'antiallemand à supprimer, affectionnait surtout les récits d'événements anciens, les descriptions de fêtes tribales chez les Zoulous ou les Maoris, ou encore les souvenirs du Bruxelles de jadis, signés notamment par un journaliste aussi peu suspect de germanophilie que Dumont-Wilden, co-fondateur du "Pourquoi Pas ?". »

Jean Heyblom

1 aout_1914_couverture 2 aout_1914__couverture 3 aout_1914_couverture 4 septembre_1914_couverture 5 septembre_1914_couverture 6 septembre_1914_couverture 7 octobre_1914_couverture 8 octobre_1914_couverture

Contactez-nous

  • Chaussée de Wavre 517-519 1040 Bruxelles
  • Tél: 02 223 68 44 (le mardi de 9h à 15h30)