Le Cercle d’Histoire de Bruxelles vous propose cette chronique consacrée à la Première Guerre mondiale, s’associant ainsi à son tour à la commémoration du centenaire de la WWI. 

Le Cercle dédie ce travail à la mémoire du soldat volontaire du 6ème de Ligne CONSTANT HEYBLOM blessé le 6 février 1915 devant Dixmude et décédé à l’âge de 25 ans à l’Hôpital de l’Océan le 10 février de la même année. Il repose au cimetière militaire belge de La Panne.

Ces articles sont écrits par Jean Heyblom, historien.

Chronique 1914-1918 :"Résister par la zwanze" (04) : Comment Bruxelles se gausse de l'activisme : la proclamation d'une Marolle autonome et indépendante le 17 février 1918

 

01 Loccupant se mefie des MarollesVoici la première partie du texte de cette fameuse proclamation. Notez que les mots ou noms entre crochets droits sont des traductions ou des informations et ne font donc pas partie du texte original.

« Les 800.000 z'habitants du Grand-Bruxelles, ça est un tas de stoeffers [vantards] franskillons et de wallebake [noceurs] flamands. Nous autres, potverdoeme [nom de dieu], on est des tas de Marolliens pur sang, nés natifs de la rue aux Laines, de le Vosseplein [autre nom de la place du Jeu de Balle] et de l'impasse Perle d'Amour, et l'on sait, potvermiele [nom de mille], ce qu'on veut. Ils sont là-bas des tas de milliards d'hommes qui se battent pour l'indépendance belge. Il y a des English, des Français, des Italiens, des Portugais, des Serbes, des Monténégrins, des Américains, des Russes, des Brésiliens, des Chinois, des Japonais, des Mexicains, des Colombiens, des Indiens, des Canadiens, des 02 Illustre 1914 n5 septembre 1914 Les Allemands et les MarollesAustraliens, les trois quarts du monde, allez. Tous ces gens, ils ont une vis lâchée dans leur caboche ; ils sont stapelzot [timbrés]. La Belgique est une flauske [blague]! Il n'y a plus de Belgique ! ! ! René De Clercq l'a dit sur le Grand Théâtre de l'Alhambra et ce slume cadeï [ce malin gamin], il le sait bien mieux que les autres, puisqu'il a son fils studé sur l'université flamande de Gand dans un bocal. Plus de Belgique, plus rien que la Flandre zonotome, la Wallonie découpée en kip-kap et la Marolle libre et indépendante ! C'est pour ça que nous autres Marolliens on a convoqué nos compatriotes à un meitung de monstres, dans les salons de la dikke luis [le gros pou], rue Haute, et on a voté à l'ullimité moins les voix de ceux qui sont contre la résolution suivante : Deux cent quarante-sept zonnekloppers [litt. batteurs de soleil = carottiers, tireurs au flanc], tonneklinkers [litt : ceux qui renversent un tonneau = buveur de fond de tonneau], veurvechters [bagarreurs], hoogstratengasten [habitants de la rue Haute], patatesmokelaars [fraudeurs de patates] et autres gardes civiques, représentants autorisés de la population bruxelloise, avons pris le décret suivant :

Die Deutschen Soldaten in Brussel le canon au Palais de JusticeLes illustrations nous montrent le canon pointé par les Allemands vers le quartier des Marolles, car ceux-ci se méfiaient particulièrement de ce quartier populaire à l'esprit frondeur et indépendant.

 

Chronique 1914-1918 :"Résister par la zwanze" (03) : Comment Bruxelles se gausse de l'activisme : la proclamation d'une Marolle autonome et indépendante le 17 février 1918.

01 caricature anonyme anti activiste au sujet de la visite du Conseil de Flandre a Berlin en 1917Situons d'abord dans son contexte cette proclamation d'indépendance de la Marolle en rappelant que les autorités allemandes ont essayé de récupérer le mouvement flamand. Ce dernier est alors, en territoire occupé, divisé en deux camps : d'un côté les "passivistes" ou "loyalistes" qui vont refuser toute forme de collaboration et d'un autre côté les "activistes" qui vont profiter des circonstances et de la Flamenpolitik mise en œuvre par les Allemands pour faire aboutir leurs revendications. Cette Flamenpolitik [politique flamande] se basera sur l'exploitation des problèmes linguistiques en Belgique, en particulier sur la discrimination de la langue néerlandaise en cours avant la Première Guerre mondiale. Ces activistes vont par conséquent collaborer avec l'ennemi dans sa politique de flamandisation de l'Université de Gand (mars 1916), dans l'organisation de la séparation administrative du pays le 21 mars 1917 en deux régions administratives ( la Flandre y compris Bruxelles et la Wallonie) et la mise sur pied d'un Conseil de Flandre (Raad van Vlaanderen) créé le 4 février 1917. Celui-ci va proclamer le 22 décembre 1917 l'autonomie de la Flandre qui sera rendue publique le 20 janvier 1918, mais contre la volonté de l'occupant, préoccupé à ce moment par de possibles négociations de paix. Cet organisme s'effondra avec la défaite allemande02 Annonce dun meeting activiste pour lindependance de la Flandre a lAlhambra en novembre 1917 consacrée par l'armistice du 11 novembre 1918. Mais revenons à la proclamation d'indépendance de la Marolle qui vous l'aurez compris est une réponse façon zwanze à celle de la Flandre activiste. Nous vous donnons maintenant son annonce telle que le journal d'origine anversoise La Métropole, organe de la presse restée libre, paraissant à ce moment à Londres l'a publiée dans son n° 79 du 20/03/1918 en page 1 et 3. 

" Nous avons signalé d'après une dépêche la bonne blague de la "proclamation" de l'autonomie du quartier des Marolles à Bruxelles. Il appert aujourd'hui que cette "proclamation" est un "document" évidemment rédigé par un joyeux mystificateur qu'on se passe en ce moment de main en main en Belgique où il a provoqué un rire homérique et où il a peut être plus fait pour discréditer l'activisme que les protestations les plus solennelles. C'est que, sous son apparence de "zwanze" bien bruxelloise, il constitue une sanglante critique des quelques traîtres et de leurs rares dupes qui se sont imaginés que des "actes" d'une minorité se constituant proprio motu à la faveur des baïonnettes, juge souverain des destinées d'un groupe linguistique, pouvait exercer la moindre influence sur les "faits". Les les membres du Raad Van Vlaanderen a Berlindépêches Wolff [agence d'information allemande] qui représentent le "Conseil de Flandre" comme une entité "légale", tout l'effort de la propagande germanique, se brisent sur l'écueil des réalités. La proclamation intitulée "La Marolle autonome et indépendante" est comme une démonstration par l'absurde de la folie activiste. A ce titre, nous croyons devoir passer sur les quelques vulgarités de ce document imbu du "réalisme" bon enfant de la rue Haute, et le reproduire d'après notre confrère Les Nouvelles (5 mars)".
Note : Explication de la cp 01 : Galgen humor = humour de potence, on voit pendus de gauche à droite les 7 membres du Conseil de Flandre qui se sont rendus à Berlin le 3 mars 1917 pour rencontrer le chancelier allemand Bethmann-Hollweg; à gauche au premier plan une cruche porte le texte suivant "als bier gaet in de man,dan gaet de wijsheid in de kan" = "quand la bière coule dans l'homme, alors la sagesse entre dans la cruche"; sur le tonneau est inscrit :" Gedenk den Bieravond te Berlin maart 1917" = "Cadeau de la soirée à Berlin en mars 1917"; "Straf voor land verraders = "punition pour des traîtres à la patrie".
Nous vous donnerons le texte de la proclamation dans la prochaine chronique, un peu de patience !

NB. Passer la souris sur l'image pour faire apparaitre la légende.

Chronique 1914-1918 : "Résister par la zwanze" (02) : les ketjes des Marolles et la "parade march" ou "poechenelle march" (suite)

Un hommage par mayol aux braves ketjes de bruxelles et a leur esprit de resistanceComme George Garnir (1), de nombreux témoins de l'époque nous décrivent dans leurs mémoires le nouveau jeu des ketjes de Bruxelles que nous avons illustré dans la chronique précédente. Ils imitent les soldats allemands et parcourent le quartier en effectuant ce qu'ils appellent la "poechenelle march" [la marche des marionnettes] : ils défilent donc en cortège au son d'une musique avec flûtes et casseroles comme tambour ; des chariots à roulettes ou des charrettes à chien portent des buses qui simulent des canons. Mais leur mise en scène ne s'arrête pas là, parfois aussi ils chantent en cadence « nous sommes foutus, nous sommes foutus » et si un gamin du cortège traîne ou ne marche pas au pas, le ket qui fait fonction d'officier se précipite vers lui en hurlant comme un sous-officier germanique « parade march podferdum » et lui expédie en punition un coup de pied au derrière "façon boche".Et ca voudrait passer lyser

Il arrive que les ketjes varient leurs exercices : toujours en cortège, la troupe au commandement « Namur en avant march » s'ébranle, un nouvel ordre est alors hurlé « halt », vient ensuite un autre commandement « pour Maubeuge en avant march » et la bande repart, après suit encore un « pour Compiègne en avant march », et le même scénario se reproduit, enfin vient un dernier ordre « pour Paris en avant march », à ce moment toute la troupe se met en branle, mais à reculons !!.

A cet exercice guerrier caricatural, les ketjes ajoutent une autre effronterie en interpellant en rue les soldats allemands plus âgés qui forment ce qu'on appelle la landsturm (les territoriaux) en criant « landstrond » (vous devinerez le sens scatologique du mot) ; quant aux nombreux boy-scouts allemands qui viennent aider l'administration occupante, les ketjes vont les baptiser avec un mépris goguenard « les cochons de lait » (allusion au schwein = porc, cochon tellement apprécié en charcuterie dans la cuisine allemande).

carte postale qui caricature loccupantToujours significatives de cet esprit goguenard, des témoins nous rapportent également les scènes suivantes : 1) deux soldats allemands contemplent le panorama vers le bas de la ville depuis la terrasse de la place Poelaert près du Palais de Justice, passe un ketje, les mains dans les poches, qui en crachant à terre un jet de salive comme un grand, leur lance "c'est beau hein Paris !!". 2) dans la rue, des ketjes jouent au soldat, l'un est bossu, passe un militaire allemand qui veut se montrer aimable et qui leur dit que le gamin bossu devrait être réformé, fuse alors la réponse d'un des kets : "mais c'est notre cron prince (allusion on ne peut plus claire au Kronprinz, le fils de l'empereur Guillaume II ).

Il est évident que l'occupant pouvait difficilement réagir devant l'attitude provocante de tous ces kets sans se couvrir de ridicule, pourtant l'autorité allemande s'en plaignit auprès des responsables communaux bruxellois et demanda qu'ils y mettent bon ordre.

Note : (1) Garnir, George, Pourquoi Pas ? Pendant l'occupation par un des trois moustiquaires, la vie bruxelloise de 1914à 1918, Bruxelles, L'Expansion Belge, s.d.

Chronique 1914-1918 : "Résister par la zwanze" (01)

Les gamins de Bruxelles narguent les Boches Jean dOstaLe document du mois qui vous a été présenté dernièrement sous le titre "L'enterrement fictif du kaiser Guillaume II dans les Marolles en 1919 " était bien caractéristique de cet esprit d'insoumission que l'on retrouve dans la "zwanze" bruxelloise. Ce mot d'origine bruxelloise désigne en réalité le membre viril. Par glissement de sens, il désignera une plaisanterie ou une mystification souvent assez grossière (cfr aussi par exemple couillonner et connerie). La population bruxelloise ou plus exactement une partie de celle-ci adoptera cet état d'esprit en 14-18 pour prendre une attitude de résistance pendant plus de 50 longs mois. Elle permettra d'oublier un peu la grande détresse dans laquelle cette très pénible période plongera les Parade march luppens Nicky LuppensBruxellois dont la préoccupation majeure sera de vivre et de survivre ou encore comment se nourrir, se vêtir et se chauffer. Si une résistance "classique" (mais non armée) ou institutionnelle se mettra bien en place (n'oublions pas les figures d'Adolphe Max, du cardinal Mercier, de Gabrielle Petit ou d'Edith Cavell), celle du "populo" va s'exprimer sous des formes diverses, mais toujours avec cette gouaille frondeuse si caractéristique. Nous allons par conséquent illustrer cette rubrique avec des cartes postales qui circulaient sous le manteau et qui ont pour but en utilisant la caricature de se moquer de l'occupant ou de se gausser du vécu quotidien marqué par les diverses restrictions imposées par l'occupant allemand.
Poechenelle march CHBLe premier thème retenu, souvent mentionné par les témoins contemporains, sera celui des ketjes des Marolles qui défilent en singeant les soldats allemands dans une "parademarch" moqueuse et caricaturale qu'ils appellent aussi " la poechenelle march".

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