Flupke et la Voeile Jeannette

Au tome 5 des aventures de Quick et Flupke, Hergé nous livre une double page intitulée Jazz Hot, ou … la musique adoucit les mœurs. Le n° 69 de la revue des Amis de Hergé (Printemps 2020) portant sur les relations entre Hergé et la musique et commente une remarquable scène de panique déclenchée par Flupke, exaspéré par le Jazz entendu à la radio :

Flupke en Voeile Jeannette

L’auteur de l’article explique l’apothéose du gag en ces termes :
Le (Fluke) voici cannibale, ou pitbull, ou quelque chose comme cela. Il fait même peur au représentant de l’ordre, lequel détale devant ce sauvage qui, non content d’avoir éventré son nounours, a tout simplement éventré son enfance, et qui attaque, presque nu, à peine vêtu d’une peau de bête.
Cette approche analytique et psychanalytique omet, hélas, l’essentiel : la référence très explicite à une réalité marollienne bien connue, celle de la Voeile Jeannette : le terme vuil / voeil fait référence tant à l’état du vêtement qu’au langage peu châtié du personnage ; celui de Jeannette désigne un homosexuel, habillé en femme ou pas.
Le Vuile Jeannette de CurtioLa Voeile Jeannette – ou Le vuile Jeannette – est un « type marollien » magnifiquement décrit par Curtio dans le volume 2 de sa célèbre trilogie le Baedeker de physiologie bruxelloise :
Le vuile Jeannette est un des spécimens les plus curieux de l'ornithologie marollienne. C'est une des variétés du scandôôle [NDLR : schandoêl, scandaleux].
Oiseau de passage, on l'aperçoit dans nos climats à l'époque du carnaval. Son aspect est sauvage et menaçant. Il attaque quelquefois les enfants qui le suivent sans méfiance. Son extérieur se compose d'une jupe qui a traîné dans de nombreuses berdouilles ; d'un chapeau de femme ou d'un shako de garcevick [NDLR : Garde-civique, milice bourgeoise de Bruxelles, de 1830 à 1920 environ] dont les plumes auraient longtemps servi de petit balai, d'une paire de gants jaunes et d'un coup de poing sur l’œil.
On en admet quatre variétés : 1° le vuiile Jeannette avec parapluie et cage à hareng-saur ; 2° le vuile Jeannette à pancarte (cette pancarte se porte sur le ventre et arbore les mots : JE M'AMUSE) ; 3° le vuile Jeannette à drap de lit et 4° le vuile Jeannette à cornet à pistons ; c'est le plus dangereux de tous : quand celui-là entre en fureur, il est presque indomptable : on ne peut avoir raison de lui qu'avec l'aide de deux ou trois gardevilles et d'une lance d'arrosage.
En un magistral dessin, Hergé a savamment dosé les caractéristiques du vuile Jeannette types 1 et 4 :
- Le type 1 explique le poisson que Flupke tient entre les dents, élément incongru du dessin quand on n’en connait pas l’origine. Le chapeau à plumes est bien respecté, les gants sont présents et la « jupe » est obtenue par le renard, fourrure très prisée par la petite bourgeoise de l’époque. Le parapluie a disparu au profit de celui perdu par le quidam du bord droit.
- Le type 4, qualifié par Curtio comme le plus dangereux de tous, est en relation directe avec le sujet de la narration, la musique considérée (à l’instar de Léopold II) comme un bruit qui coûte cher, puisqu’il est décrit comme le Vuile Jeannette à cornet à pistons. Sa fureur crée la panique de l’agent 15 lui-même, ayant perdu sa matraque et courant chercher le renfort indispensable de deux ou trois gardevilles !
D’un point de vue historique, la Voeile Jeannette n’est pas qu’une spécialité bruxelloise. Elle se présente, de nos jours encore : au (très décrié) carnaval d’Alost, en tant que Vuil Janet ; à Gand, sous le nom de slonze ; à Binche, en tant que Mamm’zelle ; à Malmedy, sous la dénomination de Mareye-Drouze.
On situe son origine au 13e siècle, dans une chronique de 1224 décrivant les festivités de Pentecôte, à Huy, au cours desquelles les hommes sortaient déguisés en femmes. Le terme de Voeile Jeannette (ainsi que ses dérivés) est plus récent et remonte au 19e siècle, lorsque le personnage devient une figure emblématique de tout carnaval qui se respecte.
En conclusion, outre l’abondance des emprunts au dialecte flamand de Bruxelles (le brussels vloms) dans les albums de Tintin, rapporté par le Cercle d’Histoire de Bruxelles via la recension du livre Eï ben ek, EÏ blaaiv ek : Bruxellois – Syldave – Arumbaya de Jean-Jacques De Gheyndt, Hergé nous livre ici un autre exemple de sa maîtrise de notre folklore et de notre culture.

 

L'Iguanodon'tche et la Tyrannozuur 

Les auteurs qui publient en beulemans (ou bruxellois français), tels Virgile, Jean d’Osta ou Joske Maelbeek, pastichent volontiers Jean de La Fontaine. L'exercice d'une fable en beulemans m'a tenté très tôt (2000) ; rien de plus naturel, pour le débutant, que de pasticher « Le corbeau et le renard » ! Quinze ans plus tard, je me suis amusé à parodier « La Cigale et la Fourmi », dans un contexte tout à fait original, celui des dinosaures : L'Iguanodon'tche et la Tyrannozuur.

Lire la suite

Faire un scheir

Faire un scheir

Dans son livre Ceci n’est pas une biographie de Magritte (1), Jacques Roisin cite un extrait d'une carte postale envoyée par Magritte aux frères Chavepeyer de Châtelet: « Moi et mon copain Edouard G… partons faire un square en ville ». Si Magritte, en pur Wallon, avait compris le sens général de l'expression, il en ignorait l'orthographe et encore plus l'étymologie!    

 

Lire la suite

Le brusseleir et autres parlers de Bruxelles. (audio)

Dans le cadre de cette nouvelle rubrique, nous vous proposons d'écouter ou de réécouter la prestation claire et plaisante sur les langages bruxellois de notre confrère Jean-Jacques De Gheyndt lors de l'émission "Un jour dans l'Histoire" du lundi 24 avril. 

Pour écouter l'intégralité de l'émission : 

  

L'importance toute relative de l'espagnol dans le dialecte bruxellois

Une question souvent débattue est celle de la source espagnole de nos dialectes bruxellois. On peut citer, par exemple, (bv.) ploêt emme: avoir de l'argent, qui vient de (es.) plata: argent. Le célèbre hôtel bruxellois l'Amigo, autrefois une prison et un refuge hivernal pour les pauvres, résulte de l'interprétation erronée, à l'époque espagnole, du nom de la prison d'origine (mnl.) vrunt, qu'ils entendirent comme (nl.) vriend: ami !

Louis Quiévreux (1) est, avec son "Dictionnaire du dialecte bruxellois", l'auteur le plus célèbre dans ce domaine. L'ouvrage a connu de multiples rééditions. S'il garde toute sa valeur, on peut cependant regretter sa propension à multiplier les origines espagnoles pour notre idiome local, comme pour le célèbre (bv.) mokke: fille, petite-copine ; (fig.) poulette, fille facile. Quiévreux en recherche l’origine dans (es.) mujer: fille ou (es.) moza: jeune fille. C'est cependant faire fi de l'étymologie de ce mot typiquement … germanique !
Au départ, le mot (mhd.) mocke désigne une truie (1599) – actuellement (nl.) zeug. Il évolue ensuite vers une définition plus neutre (nl.) dik kind: gros enfant ou encore (nl.) mollige vrouw: femme dodue. Il se présente parfois sous la forme moggel (2), aux 17e et 18e siècles: "zy is eene dikke vette moggel, een moggel van een kind" (1759). C'est au 19e siècle que le sens devient plus léger (si j'ose écrire): l'orthographe se transforme en mokkel, pour signifier (nl.) aantrekkelijke vrouw: femme attirante (1903). Le sens actuel, sympathique si mignon dans sa forme bilingue, tel que dans (bl.) je t'ai vu hier avec ta mokske, est typiquemement bruxellois.
Prétendre que les racines espagnoles de notre idiome bruxellois sont légions équivaudrait à affirmer que la langue de l'envahisseur nous a influencé durablement; si cela était, le brusseleir aurait dû s'enrichir d'allemand au cours du 20e siècle. Le lecteur attentif objectera "Les Espagnols ne nous ont pas envahis ; nos provinces sont passées sous la couronne habsbourgeoise par héritage !". Il est vrai, mais les exactions de la soldatesque hispanique – et de l'Inquisition – n'ont rien à envier aux Hulans de 14-18 !
Je formulerais plutôt l'hypothèse suivante: si (es.) Amigo a été conservé, tout comme (de.) Ersatz: produit de remplacement (souvent de mauvaise qualité), cela est dû à l'esprit de zwanze bruxellois. On conserve ainsi le souvenir du ridicule de l'ennemi abhorré … en sorte de résilience.
C'est ainsi qu'un (es.) hablador: bavard, "se targue de différents mérites personnels imaginaires: chasseur émérite, trousseur de cotillons, imbattable au piquet, gai dans le lit, il vous affirme toujours être le généreux anonyme dont la mention se rencontre dans les listes de souscriptions charitables publiées par la presse" (3). La gouaille bruxelloise ne pouvait que s'enrichir d'un tel stoeffer !

Lexique
(bl.) beulemans ou bruxellois français;
(de.) allemand;
(es.) espagnol;
(mhd.) moyen haut-allemand;
(mnl.) moyen néerlandais;
(nl.) néerlandais.

Références
1. Louis QUIEVREUX, Dictionnaire de dialecte bruxellois, Bruxelles, Ed. de l'arbre, 2005, p. 90.
2. M. Philippa e.a., Etymologisch Woordenboek van het Nederlands, Amsterdam University Press, 2003-2009.
3. http://www.humoeurs-bruxelloises-brussels-zwanze.com/dialecte-bruxellois/category/hablador.

Plus d'articles...

Contactez-nous

  • Siège social et adresse postale
    Cercle d'Histoire de Bruxelles
    c/o Jean-Jacques DE GHEYNDT
    Rue du Pélican 37/bte.10 - 1000 Bruxelles
  • Adresse des locaux :
    Mont-de-Piété – 21 rue St-Ghislain – 1000 Bruxelles
  • Tél: 0470 43 32 49
  • Email : info@cehibrux.be