Faire un scheir

Faire un scheir

Dans son livre Ceci n’est pas une biographie de Magritte (1), Jacques Roisin cite un extrait d'une carte postale envoyée par Magritte aux frères Chavepeyer de Châtelet: « Moi et mon copain Edouard G… partons faire un square en ville ». Si Magritte, en pur Wallon, avait compris le sens général de l'expression, il en ignorait l'orthographe et encore plus l'étymologie!    

L'expression "faire un scheir" signifie faire une conquête, avoir "une touche" ! Elle est typique du bruxellois français, que j'appelle le beulemans et que je note (bl.) ci-après. Dans son "Dictionnaire bruxellois-marollien-français", un lexique riche de près de 6.000 entrées, Oscar STARCK écrit schèr ; Louis Quiévreux l'orthographie scheêr dans son "Dictionnaire du dialecte bruxellois"; Jean-René KLEIN et Béatrice LAMIROY (2) notent scheer ; tous trois lui attribuent le sens de béguin. Les sites « Humoeurs bruxelloises (3) » et « Bruxelles anecdotique (4) » y font également référence, notamment sur l'air de (5) :

Tararaboum di hé
à la foire , chaque été,
Les joyeux Brusseleirs,
Allaient pour faire un scheir!

Le mot est incontestablement d'origine flamande, noté (nl.) ci-après ; on ne s'étonnera donc pas de le retrouver dans les éditions successives de l'excellent dictionnaire de brussels vloms, abrégé en (bv.), de Marcel de Schrijver. L'orthographe utilisée dans cet ouvrage respecte les règles édictées par l'Academie van het Brussels, et le mot est un verbe : (bv.) schêre.

On pourrait croire que le substantif (bl.) scheir vient du verbe (bl.) scheire, (nl.) scheren : raser, dans le sens où il faut toucher la personne de près pour la raser … il n'en est rien !

Le substantif (nl.) scharrel signifie flirt. Il ne faut pas donc confondre (bv.) scheir, (nl.) schaar: ciseaux et bv.) scheir, (nl.) scharrel : flirt, béguin ! On dira, par exemple: (nl.) aan de scharrel zijn : courir les garçons (ou les filles). Le sens initial est celui de "ramasser", et on le retrouve dans (nl.) scharrelei : œuf d'élevage au sol (les poules peuvent courir librement ; il faut donc aller ramasser les œufs !). De même, (nl.) wat geld bij elkaar scharrelen signifie gratter quelques sous.

Le sens du ramassage est repris, en dialecte, par des verbes comme (bv.) wegscheire : partir avec le magot, et donc, au figuré, (bl.) faire un scheir signifie bien "emporter le morceau" ! En cas d'échec, on se plaindra en disant (bv.) maain schêr eit ma loête valle : mon béguin m'a laissé tomber !

Un autre sens dérivé, en beulemans, est celui de (bl.) scherreweger, faire scherreweg, dans le sens d'emporter, de vider. Ainsi, dans "Les Tonnezooipers", Georges GARNIR (6) écrit le liquide qu'il a scherrewegé ! 

Notons, pour l'anecdote, qu'un gynécologue de la région de Renaix s'appelle Doctor Scheir … ça ne s'invente pas !

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  1. Jacques Roisin, Ceci n’est pas une biographie de Magritte, Bruxelles, Alice Éditions, 1998), p. 157.
  2. Jean-Réné KLEIN et Béatrice LAMIROY, Expressions figées de Belgique, in: Jacques Labelle et Christian Leclère (dir.), Lexiques-Grammaires comparés en français: Actes du colloque international de Montréal (3-5 juin 1992), John Benjamins Publishing Company, Amsterdam/Philadelphia, 1995, p. 52.
  3. https://www.humoeurs-bruxelloises-brussels-zwanze.com/diskionnaire-brusseleir-francais.html
  4. bruxellesanecdotique.skynetblogs.be/les-marolles/
  5. Ernest Verhaegen, À la foire de Bruxelles
  6. Paul Delsemme, Georges Garnir: Les meilleurs pages choisies, Renaissance du livre, 1956, p. 35.

Le brusseleir et autres parlers de Bruxelles. (audio)

Dans le cadre de cette nouvelle rubrique, nous vous proposons d'écouter ou de réécouter la prestation claire et plaisante sur les langages bruxellois de notre confrère Jean-Jacques De Gheyndt lors de l'émission "Un jour dans l'Histoire" du lundi 24 avril. 

Pour écouter l'intégralité de l'émission : 

  

L'importance toute relative de l'espagnol dans le dialecte bruxellois

Une question souvent débattue est celle de la source espagnole de nos dialectes bruxellois. On peut citer, par exemple, (bv.) ploêt emme: avoir de l'argent, qui vient de (es.) plata: argent. Le célèbre hôtel bruxellois l'Amigo, autrefois une prison et un refuge hivernal pour les pauvres, résulte de l'interprétation erronée, à l'époque espagnole, du nom de la prison d'origine (mnl.) vrunt, qu'ils entendirent comme (nl.) vriend: ami !

Louis Quiévreux (1) est, avec son "Dictionnaire du dialecte bruxellois", l'auteur le plus célèbre dans ce domaine. L'ouvrage a connu de multiples rééditions. S'il garde toute sa valeur, on peut cependant regretter sa propension à multiplier les origines espagnoles pour notre idiome local, comme pour le célèbre (bv.) mokke: fille, petite-copine ; (fig.) poulette, fille facile. Quiévreux en recherche l’origine dans (es.) mujer: fille ou (es.) moza: jeune fille. C'est cependant faire fi de l'étymologie de ce mot typiquement … germanique !
Au départ, le mot (mhd.) mocke désigne une truie (1599) – actuellement (nl.) zeug. Il évolue ensuite vers une définition plus neutre (nl.) dik kind: gros enfant ou encore (nl.) mollige vrouw: femme dodue. Il se présente parfois sous la forme moggel (2), aux 17e et 18e siècles: "zy is eene dikke vette moggel, een moggel van een kind" (1759). C'est au 19e siècle que le sens devient plus léger (si j'ose écrire): l'orthographe se transforme en mokkel, pour signifier (nl.) aantrekkelijke vrouw: femme attirante (1903). Le sens actuel, sympathique si mignon dans sa forme bilingue, tel que dans (bl.) je t'ai vu hier avec ta mokske, est typiquemement bruxellois.
Prétendre que les racines espagnoles de notre idiome bruxellois sont légions équivaudrait à affirmer que la langue de l'envahisseur nous a influencé durablement; si cela était, le brusseleir aurait dû s'enrichir d'allemand au cours du 20e siècle. Le lecteur attentif objectera "Les Espagnols ne nous ont pas envahis ; nos provinces sont passées sous la couronne habsbourgeoise par héritage !". Il est vrai, mais les exactions de la soldatesque hispanique – et de l'Inquisition – n'ont rien à envier aux Hulans de 14-18 !
Je formulerais plutôt l'hypothèse suivante: si (es.) Amigo a été conservé, tout comme (de.) Ersatz: produit de remplacement (souvent de mauvaise qualité), cela est dû à l'esprit de zwanze bruxellois. On conserve ainsi le souvenir du ridicule de l'ennemi abhorré … en sorte de résilience.
C'est ainsi qu'un (es.) hablador: bavard, "se targue de différents mérites personnels imaginaires: chasseur émérite, trousseur de cotillons, imbattable au piquet, gai dans le lit, il vous affirme toujours être le généreux anonyme dont la mention se rencontre dans les listes de souscriptions charitables publiées par la presse" (3). La gouaille bruxelloise ne pouvait que s'enrichir d'un tel stoeffer !

Lexique
(bl.) beulemans ou bruxellois français;
(de.) allemand;
(es.) espagnol;
(mhd.) moyen haut-allemand;
(mnl.) moyen néerlandais;
(nl.) néerlandais.

Références
1. Louis QUIEVREUX, Dictionnaire de dialecte bruxellois, Bruxelles, Ed. de l'arbre, 2005, p. 90.
2. M. Philippa e.a., Etymologisch Woordenboek van het Nederlands, Amsterdam University Press, 2003-2009.
3. http://www.humoeurs-bruxelloises-brussels-zwanze.com/dialecte-bruxellois/category/hablador.

En finir "une fois" pour toutes

SChiffletLa plus célèbre expression belge, celle que les Français portent au pinacle du "parler belge" est celle de l'invitation à son fils d'un père souhaitant les explications de celui-ci:  Arrivez une fois, fiske !

Pour faire court, "Une fois" signifie tout ce que vous voulez, sauf une fois (p.r. à deux fois ou plus). L'expression est d'origine germanique (néerlandais: Kom eens, Kom een keer; allemand: Kommst du mal; beulemans: Viens une fois) et,  dans certaines régions de France comme en Belgique, renforce une affirmation, une injonction, une interrogation. 

L'expression est ancienne et a attiré l'attention du Jésuite Laurent Chifflet, au XVIIe siècle, dans une grammaire visant à favoriser le bon usage du français à Bruxelles: 

Dites-moi une fois, comment vous vous appelez. Allez une fois chez un tel, luy faire un message de ma part. Venez ici une fois, etc. Les Flamands mettent souvent après les Impératifs leur eens, c’est-à-dire une fois quand ils prient quelqu’un de quelque chose. Mais la langue Françoise n’use aucunement, en telle occasion, de cet une fois, hormis quand on veut expressément désigner ce nombre d’une seule fois sans plus : comme dites cela une seule fois, et pas davantage

De plus, et contrairement à une idée répandue par des humoristes connaissant mal leur sujet, l’expression "une fois" ne s’utilise que rarement à la fin d’une phrase. Dire On va aller manger des frites, une fois est tout simplement faux du point de vue linguistique; un vrai Bruxellois s'exprimera par Si on allait une fois manger des frites ? ou On n'irait pas une fois manger des frites ? Il peut cependant être légitime de placer le "une fois" en fin de phrase, comme dans Mais regarde-moi ça, une fois ! Ça est quoi ça pour un bazar ici ! car il s'agit de la traduction littérale de Mo zeet da na ne ki ! Wa d'es ma da ee ve nen bazaar ! Bref, en cas de doute, consultez un vrai brusseleir flamand: il ne "saura pas" vous expliquer pourquoi mais son point de vue sera pertinent.

Il est également intéressant de noter que si "une fois" est particulièrement fréquent en beulemans, il est utilisé dans de nombreuses variantes belges du français pour lesquelles l'influence germanique est (quasi) nulle. En français normatif, "une fois" s'emploie avec le passé, "autrefois, jadis", comme dans "Il était une fois …"; en beulemans, la correspondance avec eens, een keer lui permet de se référer au futur.

Qu'est-ce tu dis en bas de ça ?
Jean-Jacques De Gheyndt
 
                                                                                                                                                    

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